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Sortir du masculinisme, combattre la peur et l’isolement

Ces dernières années, le masculinisme a gagné du terrain chez les jeunes hommes. Nous avons discuté avec certains d'entre eux qui en étaient sortis, afin d’en comprendre les mécanismes, et la vie d’après.

(Image d'illustration) Photo de Vinicius "amnx" Amano sur Unsplash
(Image d'illustration) Photo de Vinicius "amnx" Amano sur Unsplash

Sortir du masculinisme n’est pas chose aisée. Ce courant de pensée progresse partout dans le monde depuis quelques années, en réponse au féminisme qui prend lui aussi de l’ampleur. Certains hommes expliquent ainsi se sentir menacés dans leur identité masculine, perturbé au plus profond d'eux-mêmes. Un discours encouragé et repris sur les réseaux sociaux par de nombreux influenceurs qui en deviennent des figures de proue, à l’instar d’Andrew Tate, Nick Fuentes ou encore Alex Hitchens en France. Ces derniers véhiculent des discours haineux et dangereux à l'égard des femmes, profitant de la fragilité émotionnelle de certains hommes malheureux. 


Nous constatons également la mise en place aux Etats Unis de ce que l’on pourrait qualifier de bro-oligarchie, les personnes proches du pouvoir ou bien directement à la tête du pays étant des hommes entre eux, un “boys club” comme le qualifierait Martine Delvaux dans son livre éponyme. Trump, Musk, Zuckerberg, ils veulent combattre le féminisme et la diversité de genre, le PDG de Meta ayant dans cette dynamique changé les critères de recrutement de son entreprise et déplorant le manque “d’énergie masculine” dans la société et dans le monde du travail. Avec une telle croissance partout dans le monde, il est beaucoup plus facile de se radicaliser dans le masculinisme que d’en sortir, de se laisser séduire par ces discours alarmistes et d’y plonger pleinement. Pourtant, certains hommes ont réussi à en revenir, à couper la spirale auto-entretenue de la violence et à chercher de l’aide. Nous les avons rencontrés, ils s'appellent Pierre et Marcus, anonymisés pour respecter leur décision, et nous leur avons demandé de nous partager leur témoignage.



Jouer sur l’isolement et le ressentiment 

Les masculinistes jouent sur les insécurités des jeunes hommes, en les traquant sur Internet et prônant des messages sexistes pour les réconforter. C’est ce qu’affirme la journaliste Pauline Ferrari dans son article sur l’essor du sexisme :

Beaucoup entrent dans ces communautés pour chercher des réponses à leurs propres souffrances, mais la porosité avec ces milieux et l’extrême droite est très forte. Il y a un vrai intérêt pour les masculinistes à faire basculer la haine de soi vers la haine des autres : cela assure une chair à canon politique prête à se battre pour le mouvement“.

Ainsi, ces “antiféministes” exploitent les blessures de certaines personnes devenues vulnérables pour les pousser à adhérer à leur cercle. Ils profitent de la peur des hommes par rapport aux mouvements féministes qui pointent du doigt leurs comportements parfois problématiques. 


Marcus nous confie que pour lui, ce mouvement était comme une secte. Face à un malaise dans sa vie quotidienne et des difficultés auxquels il cherchait une solution, il s’est retrouvé exposé à des discours qui vendaient le masculinisme comme une porte de sortie. “C’est ça qui m’a fait adhérer au début, en plus d’une haine d’une meuf qui s’est répandu petit à petit à toutes” , explique-t-il. “Une fois que tu commences à entrer dans la boucle on t’explique que les autres sont inférieurs parce qu’ils ne font pas ce qui devrait être fait.”. 


Les gourous masculinistes affirment également que si les hommes ne remplissent pas les critères de “vrais hommes” qu’ils établissent eux-mêmes, ceux-ci ne pourront jamais être acceptés par les femmes. Pierre nous explique que les incels utilisaient entre autres la dysphorie physique pour faire peur : “Certains te font croire que ne pas avoir les mâchoires carrées est un signe de féminité”, renforçant leur mal-être personnel et aversion face aux femmes.


Sortir de la spirale “mascu”

Si les discours masculinistes et incels tirent leur force d’un sentiment de frustration d’hommes qui sont souvent vu comme « faibles » ou en difficultés, vis-à-vis de leur corps, de leur vie amoureuse ou de leur situation financière, sortir de la spirale est souvent un processus qui consiste à faire le trajet à reculons. Quand on demande à Marcus quel déclic l’a sorti de cette fameuse boucle, il explique qu’il a dû utiliser une logique similaire. ”Quand j’étais en meilleure forme mentale, j’ai réussi à prendre du recul avec tout ça et me dire qu’il y avait peut-être d’autres façons de voir la vie“. 


Jules, un autre "incel" interrogé par le Huffpost, témoigne lui aussi de son parcours pour sortir de cette idéologie. “Les autres utilisateurs et utilisatrices m’ont mis sous les yeux les évidences que je ne concevais plus", se remémore-t-il. "Quand je leur disais que les femmes ne veulent qu’un homme grand, beau et riche, on me disait “C’est faux, des millions d’hommes qui sont en couple sans être des mannequins“, mais aussi “Ce que tu dis est extrêmement réducteur et offensant pour les femmes”. “Et quand je leur disais que le problème était mon apparence" poursuit-il, "les utilisateurs ont trouvé une photo de moi dans mon historique pour me dire que mon physique n’avait rien d’anormal, et que mon problème était probablement ma personnalité."


Si certains comme Marcus font un travail essentiel sur eux même, ou sont mis face à leurs contradictions comme Jules, l’entourage joue aussi un rôle central autant dans l’entrée que dans la sortie de cette idéologie. "En discutant avec des amies, j’ai pris conscience des discriminations que subissent les femmes, des problématiques liées aux violences sexistes et sexuelles" confie Jules. "Je suis toujours célibataire, mais je fais doucement des progrès, je sors plus et suis plus ouvert."


Quelle vie après le masculinisme ? 

Pierre lui, nous parle de la vie d’après, une fois qu’on est sortis, qu’on retrouve la société et qu’on la regarde avec un œil différent. “Aujourd’hui je me sens beaucoup mieux sans, j’ai compris que la vie c’est avancer avec son temps et pas avoir des pensées des années 50”. Il nous explique cependant que sortir de l’emprise de l’effet de groupe, c’est une expérience qui isole, qui fait peur, et à laquelle il faut être préparé.


Il explique à présent prendre du recul sur ces discours et ne consulter ces contenus que pour en voir l’ampleur “Des fois ça m’arrive de regarder certaines vidéos juste pour voir la débilité et les énormités que les mecs racontent à ces petits”. Selon lui, après en être sorti, on remarque aisément les comportements et phrases misogynes au quotidien, voire même les premiers signes d’une dérive masculiniste. Il explique donc faire de la prévention en écrivant des commentaires sur les réseaux sociaux afin de désamorcer ces situations, voire en contactant directement la personne concernée.

Je me sens bien d’être enfin libéré des chaînes que ces sphères m’avaient mises”, conclut-il, souriant. 

Idéologie dangereuse et de plus en plus répandue au travers des réseaux sociaux, le masculinisme n’est pas, comme le revendique ses adeptes, “une version masculine du féminisme”. Elle renforce les inégalités de genre mais surtout elle est dangereuse pour le mental de ceux qui la suivent et pour la vie des femmes qui la subissent.


Pour beaucoup de ces anciens incels, le retour à la réalité est soit une épreuve au quotidien, soit une libération. Si on veut ne serait-ce qu’imaginer une fin à ces mouvements de pensées et leurs conséquences, il faut revoir en profondeur la manière dont notre société définit le genre masculin. 


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